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Législatives : l'analyse politique de Michel Bussi

Bussi Michel

Michel Bussi n'est pas seulement un romancier à succès, c'est aussi un universitaire et un politologue. Il revient pour Normandie Magazine sur les élections législatives.

 

Avec votre longue mémoire de politologue, êtes-vous surpris du résultat des élections législatives ?

- "C'est évidemment très surprenant, même si on pouvait s'attendre à ce qu'Emmanuel Macron divise et fissure le PS et la gauche en étant issu du gouvernement Hollande. Mais je ne m'attendais pas du tout à ce que la droite et en particulier Les Républicains soient eux aussi battus. Emmanuel Macron, et c'est cela qui est extraordinaire, a réussi à détruire les deux partis à la fois. Je pensais que Les Républicains feraient un score élevé, voire auraient la majorité.

 

Et pour le PS ?

- C'était plus attendu, en tous cas pour moi. À partir du moment où Emmanuel Macron devenait président, qu'il était issu du gouvernement Hollande, qu'il y avait un certain nombre de socialistes qui pouvaient trouver que Macron était dans le prolongement politique de ce qu'avaient entamé Valls et Hollande, on pouvait se dire qu'il y aurait une très forte division de la gauche. Mais je ne m'attendais pas à ce que cette division soit aussi forte à gauche qu'à droite. C'est cela que je trouve assez extraordinaire chez Macron. Il arrive à créer un ordre nouveau au milieu des deux.

 

Le PS a disparu, au moins en ex-Haute-Normandie, mais le PC renaît ou semble se maintenir dans certaines circonscriptions. C'est paradoxal ?

- Pas du tout, c'est presque ce qui pouvait être attendu. Dans l'ex-Haute-Normandie, c'est le PC car historiquement, il y a des bases municipales très fortes. Mais, en réalité, il est difficile de distinguer ce qui est du PC ou de la France insoumise du vote Mélenchon. À partir du moment où le PS s'efface, la seule opposition à la gauche de la gauche devient une gauche plus forte, plus insoumise. On peut faire le pari que dans les mois ou les années à venir ce sera le clivage.

 

Est-ce la fin de la Fabiusie ?

- Oui, c'est une évidence complète. Il y avait déjà eu des défaites aux municipales, aux cantonales, aux régionales et là, c'est clair, c'est le coup de grâce parce que le PS n'existe simplement plus. Dans la région, le PS n'a plus aucune base alors qu'il était constitué essentiellement de personnalités et qu'elles ont toutes été battues quand elles n'ont pas annoncé leur retraite politique. Il faudra un certain temps pour reconstituer quelque chose qui ressemblerait à une Fabiusie. La gauche ne va pas disparaître, elle va se reconstruire doucement et lentement. Cela me semble une évidence.

 

L'ex-Haute-Normandie tenait depuis les années 1980 sur les socialistes. À quoi va ressembler cette demi-région de nos jours ?

- Longtemps on a parlé de 'Haute-Normandie' politiquement parce que c'était la Fabiusie. Il y avait donc une sorte de continuité, notamment autour de Rouen où le PS rayonnait jusqu'à Dieppe ou Evreux. Aujourd'hui, on s'aperçoit que les deux départements n'ont plus rien à voir : le département de l'Eure est très marqué politiquement et vote très clairement dans la moyenne nationale. On a vu que les députés En Marche ! avaient des duels avec le FN, donc quelque chose de classique où le PS n'existe quasiment plus. Par contre, en Seine-Maritime, cela n'a rien à voir car on a encore ces fidèles de la gauche normande, à Dieppe, au Havre avec un paysage politiquement plus compliqué. Dans l'Eure, où Bruno Le Maire a rejoint En Marche !, il y a des députés En Marche qui sont plutôt de droite, d'autres plutôt de gauche. On ne sait plus qui soutient qui. Jean Louis Destans a rejoint En Marche !... Dans l'Eure, il y a une espèce d'imbroglio presque surréaliste où la géographie n'a plus rien à voir.

 

Le PS ne tenait que par l'habileté de François Hollande à faire travailler ensemble des gens aussi différents que Marie-Noëlle Lienemann et Dominique Strauss-Kahn. Comment un attelage aussi hétérogène a-t-il pu durer autant de temps ?

-  C'est vrai que cela peut sembler étonnant. En même temps, beaucoup de partis sont constitués de choses complexes. Il y avait une contradiction depuis longtemps au PS, c'est que le PS, pour gérer ses territoires, s'associait systématiquement avec les écologistes et les communistes. C'est une alliance très ancienne qui leur a permis de gérer les agglos, les Départements, la Région en donnant des vice-présidences, notamment au PC. C'est acquis que le PS tout seul n'aurait jamais pu avoir ces territoires. Évidemment, il y a entre ces partis des contradictions terribles. Le PC cogérait la plupart des territoires socialistes tout en étant en opposition très forte au niveau national. Aujourd'hui, cette contradiction explose puisque l'on voit mal le PS s'associer, par exemple, à la France insoumise pour gérer un territoire. Le PS là aussi est en forte recomposition car cette alliance classique n'existera plus. Ce séisme politique a le mérite de clarifier les positions.

 

C'est donc un boulevard politique pour En Marche ! ?

- Actuellement, c'est clair, avec cette nuance : à partir du moment où il n'y a plus de PS et quasiment plus de Républicains et où l'électeur lui-même est incapable de faire la différence entre un candidat modéré s'il est PS ou qu'il soutient En Marche !, le risque est qu'il n'y ait plus d'opposition réelle. De ce point de vue, ce sont le FN et les Insoumis qui auront pour jeu d'être en opposition très claire avec un programme très clair.

 

L'opposition réside donc maintenant dans les partis extrêmes ?

- Oui, et c'est une conséquence tout à fait logique. À partir du moment où toute une aile du PS disparaît comme disparaît une aile des Républicains, il ne reste plus grand-chose. Le succès d'En Marche ! aux élections législatives est tout à fait logique et rationnel. Pourquoi voter pour un candidat socialiste ou pour un candidat républicain qui annonce qu'il sera dans une opposition constructive, qu'il sera dans la majorité présidentielle et qu'il votera pour la réussite de Macron ? Les gens ont voté directement pour En Marche ! Le message était plus clair. Au moins, les électeurs savaient ce que voteraient les futurs députés, alors que, au PS comme chez les Républicains, ils étaient incapables de savoir ce que voterait leur député puisque lui-même disait qu'il s'adapterait en fonction des événements.

 

Ce scrutin vient-il de marquer la fin de la Ve République ou sa renaissance sous une autre forme ?

- Oui et non. D'un côté, il y a un séisme de renouvellement extrêmement fort et il y aura un certain nombre d'aménagements (comme une moralisation de la vie politique ou, peut-être, une partie de proportionnelle qui va être intégrée) qui représenteraient des changements constitutionnels relativement importants. De l'autre côté, avec le président Macron, on est dans une hyper-présidentialisation et de ce point de vue, c'est très conforme à la Ve République voulue par de Gaulle. Là, nous ne sommes pas dans un régime qui deviendrait uniquement parlementaire, un pouvoir du président qui serait diminué... On n'est pas du tout dans ce que le réclamaient les adeptes de la VIe République ou Mélenchon. Avec Macron, on est retombé en plein dans la dimension de l'homme providentiel. Je pense que l'on aura plutôt des aménagements qui moderniseront la Ve République mais qu'elle semble sortir plutôt renforcée de cet épisode.

 

Un mot sur Valérie Fourneyron et Guillaume Bachelay, jeunes encore et déjà balayés.

- Ce sont deux cas assez différents. Je trouve qu'il y a de la dignité dans la sortie de Valérie Fourneyron. Beaucoup disaient qu'elle prendrait la place d'Yvon Robert à la mairie. A priori, elle ne le fera pas, donc il y a là quelque chose qui répond bien à l'image qu'elle avait développée, une forme d'engagement et de sincérité. Mais elle fait partie de toutes ces personnalités qui ont incarné les vingt dernières années. Elles disparaissent et elles auront du mal à être remplacées.

Pour Guillaume Bachelay, c'est très étonnant car si l'on regarde le vote, il doit vraiment avoir des regrets car normalement il ne devait pas perdre. S'il passait au second tour, il l'emportait. C'est vraiment l'extrême division de la gauche qui l'a fait arriver troisième au premier tour. Compte tenu de l'abstention, il n'y a pas de triangulaire et être troisième veut dire ne pas passer au second tour. C'est un peu l'arrogance du PS qui jamais n'aurait pu imaginer que dans cette circonscription il ferait troisième derrière En Marche ! et le FN... C'est un symbole fort dans une circonscription depuis si longtemps labourée par le PS, dont les socialistes étaient maires, où l'on peut dire qu'il y avait tout de même une sorte de clientèle, en tous cas des obligés qui auraient dû quand même voter... Mais là, avec l'abstention, cela veut dire qu'ils n'ont pas été capables de mobiliser leur électorat. Le fait de serrer des mains, d'être actif auprès des associations par exemple, tout cela a été balayé par une abstention très forte et par une inconnue de 27 ans qui n'habite pas la circonscription ! Cela relativise beaucoup la façon de faire de la politique, au moins pour les élections régionales.

 

Valérie Fourneyron a-t-elle payé le quinquennat d'Hollande ou quelque chose qu'elle a fait ?

- Ce qui lui arrive est assez logique. Macron a fait 80% au second tour de la présidentielle à Rouen et la circonscription de Fourneyron est quand même très calée sur Rouen. On est typiquement dans le cœur de ces centres villes qui est le cœur de l'électorat d'Emmanuel Macron, d'une part. Donc elle partait avec un handicap pour battre un candidat En Marche ! sur les terres les plus favorables à Macron.

D'autre part, Valérie Fourneyron paye ses idées. C'est-à-dire qu'à un moment donné elle a dû affirmer qu'elle était la gauche de la gauche, qu'elle combattrait Emmanuel Macron, qu'elle restait socialiste de façon ferme. Puis, elle s'est affichée comme Majorité présidentielle, non pas en cherchant l'investiture En Marche ! mais en s'affichant Macron-compatible, en disant bien qu'elle allait voter la loi Travail... Elle n'a d'ailleurs pas reçu le soutien de la France insoumise ou des écologistes. Les électeurs, quitte à voter pour En Marche !, ont préféré voter pour un inconnu de 27 ans plutôt que pour une députée socialiste qui disait 'Je serai dedans sans être dedans'... C'est vrai que le message était complexe à faire passer. Et, honnêtement, il était très difficile de comprendre les différences de programme entre Valérie Fourneyron et Damien Adam qui étaient quasiment sur une ligne similaire. Leur différence était une différence de personnalité, plus que de programme. Ceux qui s'en s'ont sortis sont ceux qui ont clairement dit qu'ils seraient une alternative à En Marche !

C'est aussi une leçon de démocratie pour nos institutions nationales. Il s'agissait d'élire un député pour voter des lois et pas un maire de Rouen. Avec les lois qui avancent sur le non-cumul des mandats, cela paraît évident aujourd'hui qu'un maire d'une grande ville ne soit pas forcément député, ce qui était quasi automatique depuis vingt ans. On a beaucoup parlé de l'abstention mais c'est aussi lié au fait que les gens ont appris des institutions et se permettent de choisir en fonction des institutions et pas seulement parce qu'il y a une personnalité locale. Les gens sont plus libres de leur vote qu'avant, y compris de ne pas aller voter. Cela rend la tâche des politiques plus compliquée qu'avant, quand l'électorat était plus captif.

 

Le personnage d'Emmanuel Macron vous rappelle-t-il quelqu'un d'autre dans l'histoire ?

- Pas en France en tous cas. C'est un personnage totalement nouveau en France. À l'étranger, oui, on va parler de Tony Blair. Il y a, pour moi, quelque chose de très britannique dans Macron. Il a beaucoup de charme, beaucoup d'humour, il joue beaucoup sur cette aura, notamment auprès des médias. Il a une capacité à être issu plutôt de la gauche et, de ce point de vue, il est assez inattaquable sur ses positions identitaires, tout en faisant passer un programme libéral. Tony Blair avait une prestance, un humour très britannique qui plaisait à l'étranger comme Emmanuel Macron arrive à avoir une French touch dans sa façon d'être, dans son élégance, qui plaît à l'extérieur car il incarne une certaine France. Je ne pense pas que l'état de grâce en France - si tant est qu'il y en ait un - durera éternellement mais je crois qu'à l'étranger, notamment en Europe, il pourra se prolonger car il a beaucoup de cartes en main pour incarner ce que les journalistes veulent voir de la France. C'est le genre de politique qui incarne la baraka. Pour l'instant c'est comme une sorte de poker. Il bluffe et tout ce qu'il tente réussit. On se demande parfois comment mais cela passe... par des petits miracles comme Fillon, mais voilà, toutes les planètes s'alignent. La chance en fait partie et la chance se provoque".

 

Interview : Catherine Forestier

 

Photo : Michel Bussi (© Normandie Magazine)

 
Publié le : 21/06/2017

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